Lettre d’un professeur de français au ministre de l’Éducation

Lettre d’un professeur de français au ministre de l’Éducation
Tribune libre (Photo : Photo Deposit)

Monsieur le Ministre,

Je me nomme Jean-François Champagne-Bélanger, j’ai 42 ans et j’enseigne le français au secondaire depuis 18 ans.

Je vous écris parce qu’il est temps d’agir en éducation au Québec et parce qu’il faut bien commencer quelque part. Il n’est plus question d’attendre. Je souhaite que cette lettre se rende directement à vous, et non seulement à votre responsable des communications, et qu’elle vous permette d’amorcer une réflexion profonde qui se traduira, il le faut, en actions concrètes.

Notre métier se meurt. Vous l’avez exercé pendant 17 ans, votre récent livre «Et si on réinventait l’école? Chronique d’un prof idéaliste», témoigne de votre connaissance du réseau scolaire québécois, vous saurez donc de quoi je parle dans cette lettre. Vous avez le pouvoir d’agir à sa suite.

Mais quel est donc le problème de l’éducation primaire et secondaire au Québec? Où se situe le malaise exactement? Il y a certes une panoplie de facteurs sociaux, culturels, générationnels, économiques et idéologiques qui influencent le métier d’enseignant, mais il y a deux raisons majeures qui expliquent qu’enseigner au Québec aujourd’hui est une loterie où les gagnants reçoivent des chèques de détresse psychologique, d’épuisement professionnel et de réorientation de carrière: l’intégration sauvage des élèves HDAA dans les classes normales pratiquée depuis 1999 et sa conséquence directe, soit la diminution des services offerts en adaptation scolaire.

LE NOEUD DU PROBLÈME est là. Deux phénomènes aux conséquences désastreuses ont cours actuellement à partir de la troisième année du primaire jusqu’à la fin du secondaire: la diminution du nombre de classes spécialisées pour les élèves HDAA et la migration des meilleurs élèves vers les programmes particuliers ou les écoles privées subventionnées. Pour tous les autres élèves, la seule voie possible est la classe régulière. ET ELLE N’A PLUS RIEN DE RÉGULIÈRE.

Dans les faits, les cas problématiques sont tellement nombreux dans ces classes que ce sont plutôt les élèves « réguliers » qui sont intégrés dans des classes d’adaptation scolaire.

L’image est saisissante. Le commun des mortels, un parent soucieux de l’éducation de son enfant par exemple, pourrait se demander si dans un tel contexte les enseignants sont mieux formés pour répondre aux besoins des élèves. Réponse : non. Il pourrait se demander si ce sont des enseignants issus d’une formation en adaptation scolaire qui enseignent aux groupes réguliers. Réponse : non. Il pourrait se demander si son enfant recevra l’éducation de qualité qu’il mérite. Réponse : non.

En tant que ministre de l’Éducation, vous devez annoncer dans les plus brefs délais un réinvestissement majeur en éducation qui servira principalement à rouvrir des classes spécialisées pour les élèves en difficultés d’apprentissage et de comportement autant au primaire qu’au secondaire, à valoriser le champ de l’adaptation scolaire pour les futurs enseignantes et enseignants et à réduire substantiellement le nombre d’élèves dans les classes de première et de deuxième année, là où l’apprentissage de la lecture et de l’écriture est si important.

Certains enfants peuvent à peine apprendre à lire et à écrire parce que leur enseignante passe la plus grande partie de son temps à gérer des cas de discipline. C’est totalement inacceptable!

Monsieur le Ministre, ces trois mesures sont réalisables à très court terme. Vous avez le devoir d’intervenir en matière d’éducation et toute la population enseignante du Québec s’attend à ce que vous le fassiez. Reste à voir si vous aurez le courage de bouger.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées,

Jean-François Champagne-Bélanger

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