Tout un village dans l’univers de Véronique Morin

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Par Lise Tremblay
Tout un village dans l’univers de Véronique Morin
Véronique Morin et David Saint-Jacques. (Photo : Collection personnelle de David Saint-Jacques)

VIVRE. Trois fois par jour, Véronique Morin reçoit un appel de l’espace. Son mari, le célèbre astronaute David Saint-Jacques, ne sera jamais trop loin pour prendre des nouvelles de sa famille qui bénéficie de la bienveillance de tout un village, celui de Saint-Félix-de-Kingsey qu’elle reconstitue partout où elle passe, du Texas au Nunavik.

On dit souvent que derrière chaque grand homme se cache une grande femme. C’est le cas de Véronique Morin, l’épouse de David Saint-Jacques qui a grandi à travers les pousses de maïs florissantes, les grands arbres, les bons vents et les sympathiques habitants de Saint-Félix-de-Kingsey.

«J’ai grandi à Saint-Félix, tout comme mes parents. J’ai beaucoup de famille là-bas. Chacun y vit son histoire. J’ai eu droit au meilleur des deux mondes. Derrière chez moi, il y avait le champ de maïs et la forêt. Devant, le village se déployait. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps dans la nature. Et avec mon vélo, je pouvais aller voir ma grand-mère», a raconté Mme Morin, lors d’un généreux entretien téléphonique avec L’Express.

Véronique Morin. (Photo – Collection personnelle David Saint-Jacques)

C’est à Saint-Félix-de-Kingsey, une municipalité de 1477 âmes près de Drummondville, que cette femme, médecin et mère de trois enfants âgés de 2, 5 et 7 ans, a cristallisé le concept de village dans son esprit. Plus qu’un lieu ou une frontière, il constitue un espace de vie qui lui permet de se réaliser et d’accomplir des projets pour le bien commun.

«J’ai appris à Saint-Félix-de-Kingsey ce qu’est la liberté, la confiance et la capacité de se reconstituer un village, a-t-elle exprimé. Je dis souvent que pour la conciliation travail-famille, le « village » qu’on réussit à créer a une place extrêmement importante. Le fait que j’ai vécu mon enfance en vivant dans une communauté où il y avait beaucoup de soutien et d’attention portée aux autres m’a aidée à créer un environnement propice aux réalisations partout où je suis passée, même au Texas. Je dis parfois que j’ai internationalisé le concept de village. Maintenant, je le fais avec mes enfants».

Pour élever une famille, selon Véronique Morin, il faut «être soi-même, solide sur ses pattes, bien ancré, prendre soin de soi et avoir autour des gens et un conjoint sur lequel on peut s’appuyer».

«Élever des enfants est quelque chose de très important dans la société. Je crois que lorsqu’on décide de faire pousser une famille, il faut aussi faire pousser un environnement tout autour. C’est une force quand vient le temps d’accomplir de grandes choses pour la nation.»

La Kingséenne a rencontré David Saint-Jacques en janvier 2007 alors que tous les deux accomplissaient des études en médecine. Ils ont uni leur destinée, dans la petite église de Saint-Félix-de-Kingsey, en 2011.

Une photo prise par David Saint-Jacques à partir de la station spatiale. On y aperçoit la Baie d’Hudson, le lac Guillaume-Delisle et le village inuit de Umiujaq, où il a travaillé en tant que médecin avec son épouse. «Les magnifiques paysages du Nunavik!», a-t-il écrit sur sa page Facebook. (Photo – Collection personnelle David Saint-Jacques)

David Saint-Jacques est devenu candidat pour un poste d’astronaute deux ans avant leur mariage. Ainsi, en 2009, le couple a déménagé à Houston, là où ses enfants sont nés.

«Au Texas, j’ai eu à créer mon village à partir de zéro, a-t-elle poursuivi. C’est là que j’ai réalisé à quel point il est important de nourrir ses relations avec les autres. Quand David a commencé son entraînement il y a trois ans, une personne m’a dit : « Véronique, beaucoup de gens autour de toi vont vouloir t’offrir leur aide durant cette aventure. Ce serait vraiment dommage que tu refuses. Accorde aux gens le privilège de se sentir utiles ». Ça m’a fait beaucoup réfléchir et j’ai remis les choses en perspective. Vous savez, on ne peut pas faire grand-chose en étant seul. C’est la même chose pour David. S’il n’avait pas le village qu’est l’Agence spatiale autour de lui, entre autres, il ne serait pas dans la station spatiale internationale aujourd’hui. C’est important de réaliser qu’il y a toute une communauté autour de nous.»

Entre l’espace et le Nunavik

Parlant de son célèbre mari, Véronique Morin assure qu’elle vit pleinement cette aventure hors de l’ordinaire.

«David m’appelle deux à trois fois par jour avec un téléphone IP. On vit l’aventure ensemble. Dès le départ, c’était important pour nous. Cependant, je ne suis pas tout ce qu’il fait minute par minute dans la station spatiale, car je travaille aussi de mon côté, mais on garde contact.»

Véronique Morin et les enfants, peu avant le départ de David Saint-Jacques vers l’espace. (Photo gracieuseté Agence spatiale canadienne)

Pour la durée de la mission de son époux, Véronique Morin vit à Montréal, une ville qui lui permet d’être relativement près de ses parents, qui vivent aujourd’hui dans le secteur Saint-Charles-de-Drummond, et à proximité d’un aéroport lorsque son travail de médecin-conseil au Nunavik nécessite un déplacement.

Forte d’une maîtrise en santé publique obtenue au Texas en 2017, elle œuvre au département des maladies infectieuses pour la Régie régionale de santé et des services sociaux du Nunavik.

À travers cela, elle travaille aussi dans une clinique de Montréal et au Texas, question de garder la main, comme elle le dit.

«Pour le nord, je me concentre à l’éclosion des maladies infectieuses, qui partent parfois de la nourriture, et je suis responsable du dossier des infections transmises sexuellement. Je vois à l’organisation des services et je m’assure que l’information, les programmes et les soins soient disponibles pour la population».

L’hiver dernier, Mme Morin a résidé une semaine par mois au Nunavik où elle a réalisé du travail de terrain.

«Depuis 2009, je partage mon temps entre le Québec, le Texas et le Nunavik. Maintenant, les enfants ne peuvent plus venir avec moi dans le nord, car ils vont à l’école. Dans ce temps-là, ce sont mes parents qui me remplacent auprès d’eux», a-t-elle fait savoir.

A-t-elle déjà songé à mettre sa carrière en veilleuse considérant l’âge de ses enfants et de la carrière de son mari?

À cette question, la femme de l’astronaute laisse échapper un petit rire.

«Ça, ça vient de David! Vous savez, mon partenaire de vie n’a pas d’œillère. Quand notre deuxième enfant est né, je lui ai dit que ça n’avait pas d’allure que je parte dans le nord aussi souvent. Je trouvais ça démesuré et déraisonnable. J’ai dit à David que continuer était impossible. Il m’a répondu : Véronique, le possible se définit par les lois de la physique. C’est donc souvent une question de perspective. On a mis notre village à contribution pour nous permettre d’accomplir les missions où on se sent appelés dans la vie. Aujourd’hui, même si David n’est pas là pour changer des couches, il met quand même sa créativité au service de la famille et de ma carrière.»

Le retour sur Terre

Véronique Morin et David Saint-Jacques ont uni leur destinée en 2011, à Saint-Félix-de-Kingsey. Ils ont trois enfants. (Photo – Collection personnelle David Saint-Jacques)

Le grand retour de l’astronaute québécois étant prévu pour le mois prochain, Véronique Morin anticipe évidemment les retrouvailles, mais est bien consciente qu’on ne revient pas d’un voyage dans l’espace comme on revient d’une balade en train.

«C’est sûr que je vais prendre deux semaines de vacances pour le supporter au maximum. Physiquement, les astronautes ont besoin de quelques semaines pour se replacer. À Houston, un horaire est déjà prêt en vue de son retour. Tout est régimenté. Les vingt-quatre premières heures, il subira plein de tests, dont des tests sanguins, pour voir les effets de l’espace sur son corps. Il en subira durant deux semaines, à raison de dix heures par jour. Ce sera très exigeant, mais on mangera l’éléphant à petites bouchées», a exprimé l’étonnante femme.

Si tout se déroule comme prévu, la famille prévoit retourner au Texas pour y vivre «normalement» vers la fin juin.

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