Nous sommes tous humains

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Par Erika Aubin
Nous sommes tous humains
L’argent amassé sera remis à un organisme qui agit dans le milieu de l’itinérance à Drummondville. (Photo : Erika Aubin)

NOTE DE LA RÉDACTION. Le 11 octobre dernier, L’Express a pu prendre part à une expérience pour le moins hors de l’ordinaire et a accompagné trois étudiantes du Cégep de Drummondville lors d’un projet qui consistait à vivre quelques heures comme un itinérant. Voici un compte-rendu de cette expérimentation plutôt déstabilisante.

ITINÉRANCE. Assises sur un bout de trottoir près du Tim Hortons au centre-ville de Drummondville, les gouttes d’eau imprègnent nos vêtements usés. Malgré notre apparence délabrée, la majorité des passants font preuve d’une grande générosité et prennent le temps pour nous.

Une Audi blanche s’arrête à nos pieds, l’homme baisse la fenêtre de sa voiture de luxe. «Les filles, ramassez-vous de l’argent pour vous ou pour une cause?», lance-t-il. Judee Marquis s’approche de lui en se trainant les pieds. «On ramasse de l’argent pour manger», répond-elle. L’homme à la peau basanée nous tend un billet de 50 $, en nous demandant si nous avons un endroit où dormir et si tout va bien. Honnêtement, aucune de nous ne se serait attendu à un tel geste altruiste.

Pendant que l’homme nous parle, il y a une voiture qui tente de sortir du stationnement et la Audi bloque le chemin. La conductrice, une dame âgée, baisse sa fenêtre et lance un «maudit itinérant» bien ressenti. Le ton utilisé est tout sauf convivial. Un acte de bonté à notre égard, contre un autre plutôt hostile.

Les trois heures d’observation passées sous la froide pluie se sont déroulées de cette façon. Une dame nous a offert une boîte de timbits et quelques minutes après, la gérante du même restaurant nous a ordonné, sur un ton réfractaire à l’indulgence, de partir du terrain commercial. Pour se justifier, elle a souligné avoir reçu des plaintes des clients vis-à-vis notre présence. Justement, quelques instants avant, un couple de personnes âgées est passé près de nous et la dame a protesté à voix haute contre notre présence. Son mari, lui, nous a souri timidement.

Nous sommes allées s’assoir de l’autre côté de la rue, près du restaurant Petit Québec. Encore une fois, la gérante nous a demandé de partir, mais cette fois c’était avec un ton de pitié. Nous avons choisi de terminer l’expérimentation près d’une pharmacie Jean Coutu.

Plusieurs personnes ont laissé tomber quelques sous dans notre verre de carton en disant : «c’est tout ce que j’ai avec moi». Pourtant, le geste était déjà bien significatif. Une dame a même dit cette phrase après nous avoir offert plus de 6 $ en petites monnaies.

À l’inverse, certains piétons ne prenaient pas la peine de contourner la flaque d’eau qui se trouvait à nos pieds et nous arrosaient au passage.

Retour à la réalité

Après l’expérience, nous avons toutes conclu que les gens ont agi plus humainement que ce à quoi on s’attendait. Nous avons vécu plus de situations de bonté que de négatives.

«Je viens de Montréal, et ce n’est vraiment pas pareil comment les gens traitent les itinérants dans une grande ville versus en région. J’ai été tellement surprise par la jeune femme qui m’a offert une compote de pomme en s’excusant de ne pas me donner plus», raconte Sophie Camirand.

«À Montréal, les sans-abris sont dans le décor et les gens n’ont pas d’émotion en les voyant. J’ai été surprise de voir la générosité des gens», ajoute Judee.

On était d’accord pour dire que parfois le regard des gens faisait mal. «Tu te sens tellement inférieure, assise par terre sur ton bout de carton», explique Maude Guimond. «Je suis habituée de déranger parce que j’ai toujours eu un style particulier, mais à certains moments, je me sentais comme une bête de foire», a exprimé Judee. Cette dernière a pris son rôle très au sérieux en s’habillant avec une jupe courte et des collants en filet.

«Parfois, c’est un regard qui fait mal, puis d’autres fois c’est l’ignorance. Comme quand les gens passent près de toi et regardent partout, sauf dans ta direction, clairement pour t’éviter. Ça aussi c’est difficile», souligne Sophie. En effet, ignorer volontairement et exagérément, c’est une réaction en soi.

Prise de conscience

Selon Sophie, l’expérience vécue ne va pas nécessairement changer son niveau d’empathie envers les sans-abris. Elle considère qu’elle contribue déjà en donnant par exemple de la nourriture de temps à autre. Quant à Judee, elle a eu envie de pousser l’expérience plus loin et elle a l’intention de participer à la nuit des sans-abris qui aura lieu à Saint-Hyacinthe le 29 octobre prochain.

«J’étais déjà très sensible à la situation des itinérants, mais l’expérience a renforcé cette pensée parce que j’ai compris comment ils peuvent se sentir au quotidien», explique Maude.

Pour ma part, je crois que ma vision de l’itinérance aura évolué et j’ai envie de m’investir davantage en offrant, par exemple, de la nourriture et des vêtements. Il ne faut pas oublier que les gens qui se retrouvent sans logement sont, avant de constituer un stéréotype, des personnes, et que nous sommes tous humains.

À la fin de cette journée, nous avons amassé 82 $ en laissant trainer un verre de carton devant nous, alors que nous étions assises sur le trottoir. Tout l’argent récolté par les étudiants en techniques d’intervention en délinquance sera remis à un organisme qui agit dans le milieu de l’itinérance à Drummondville.

En mode préparation

La préparation

Avant de prendre part à une telle expérience, il était évidemment nécessaire que l’auteure de ces lignes s’y prépare. Elle d’abord rencontré l’enseignant, Alexandre Boisvert, pour qu’il lui parle de l’itinérance à Drummondville. Il lui fallait maintenant des vêtements… Un vieux chandail troué, des gants blancs coupés, quelques accessoires défraîchis et… une semaine sans shampooing ont fait l’affaire. «Si mon style semble cliché, voire exagéré, c’était voulu. Puisque l’expérience durerait seulement trois heures, je me suis assurée de me faire remarquer», a communiqué la journaliste.

Les étudiantes Judee Marquis, Maude Guimond et la journaliste Erika Aubin. Absente sur la photo : Sophie Camirand.
Après la transformation

 

 

 

 

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