Beau, bon, pas cher!

Beau, bon, pas cher!

Lettre ouverte

Crédit photo : Photo Deposit

Chère consommatrice,

Vous êtes en pleine journée de magasinage avec vos amies. Vous dénichez une magnifique paire de chaussures Nike noire. Vous êtes folle de joie: vous êtes tombée sur la paire identique à celle que toutes les filles les plus cool portent, avec le logo de caoutchouc blanc de la prestigieuse marque bien en vue sur le flanc du soulier! Dans votre empressement d’acheter la fameuse trouvaille, vous ne pensez pas du tout à la fillette indonésienne sous-payée qui travaille à temps plein dans une usine insalubre pour concevoir des chaussures comme celles-là.

Cher consommateur,

Vous marchez tranquillement chez H&M à la recherche de quelques morceaux de vêtements intéressants. Lorsque vous tombez sur un coton ouaté à seulement vingt-cinq dollars, vous n’hésitez pas à vous rendre fièrement à la caisse pour vous emparer de cette merveille. Dans le processus, vous n’adressez même pas une pensée à la femme cambodgienne dont le piètre salaire de cinquante cents de l’heure est la raison pour laquelle le prix de votre chandail est si bas.

Oh, je sais que vous n’êtes pas d’accord avec les faits que je viens d’énoncer; personne ne souhaite qu’une enfant ait à travailler à bas âge, ou qu’une femme soit si peu payée pour un travail bien accompli. Mais, malgré toute l’indignation que vous ressentez présentement, n’êtes-vous donc pas en partie responsable des affreuses conditions de travail de ces travailleuses asiatiques? N’est-ce pas irresponsable de votre part d’encourager les entreprises qui les exploitent?

Cela dit, n’allez pas vous faire de fausses idées à mon égard: je ne suis pas plus « fine » que les autres. J’habille les mêmes marques que Monsieur et Madame Tout-le-monde et je suis toute aussi blâmable que vous dans cette affaire. Mais, voyez-vous, je me remets en question. Est-ce éthiquement correcte de ma part et de la vôtre, cher consommateur, d’encourager aveuglément les riches patrons d’entreprises internationales à continuer d’exploiter leurs ouvriers? Est-ce faire preuve de solidarité envers ceux qui nous permettent de vivre une vie de luxe?

Nous prenons pour acquis ces t-shirts à vingt dollars qui devraient en valoir quarante. Nous ne réagissons même plus aux étiquettes « Made in China » qui pendent au col de nos chandails; c’est de notoriété publique que tous les vêtements que nous possédons ont été travaillé des mains d’un Asiatique exploité, et personne ne remet quoi que ce soit en question.

Pourtant, lorsqu’on y repense, nous n’étions pas bien différents d’eux, autrefois. Lors de notre révolution industrielle à la fin du XIXe siècle, nous, les «p’tits Canayens-français», étions pour la plupart des ouvriers en usine à la merci de nos patrons américains. Nous étions exactement comme ces gens qui conçoivent actuellement nos vêtements favoris: sous-payés et surmenés, le tout dans des conditions de travail des plus médiocres. Et nous n’avions pas le droit de nous plaindre: on avait un emploi, on était chanceux; si on n’était pas content de nos conditions, on pouvait gentiment laisser notre place à un chômeur qui ne souhaitait que ça, travailler.

Ne devrions-nous donc pas, dans ce cas, faire preuve de plus de solidarité à l’égard de ces ouvriers asiatiques face à cette situation?

«Oui, mais comment?» Eh bien, au lieu d’acheter chez les grandes compagnies internationales, encouragez les marques locales. Peut-être une paire pantalon d’un petit magasin va en coûter le prix de trois chez Walmart, mais la durée de vie du vêtement risque aussi d’être proportionnelle au coût.

Allez faire une tournée dans une friperie; certains morceaux méritent une deuxième existence, et il existe des merveilles à deux dollars.

Concevez-vous des habits « maison ». Bon, j’admets que ce point-ci est plus complexe à atteindre que les deux précédemment mentionnés, mais je connais quelques personnes qui fabriquent leurs propres vêtements, à l’occasion.

Toutes ces stratégies permettent, un morceau de vêtement à la fois, de nous montrer solidaires envers ceux qui traversent la même période sombre d’industrialisation que nous avons nous-mêmes vécue il y a plus d’un siècle de cela.

Mais bon. Tel que je l’ai mentionné précédemment, je suis loin d’être une meilleure personne que vous, cher consommateur. Du haut de mes vénérables quinze années d’existence, je ne peux pas affirmer avoir la solution absolue à ce problème monumental. Je crois seulement qu’une prise de conscience s’impose. Nous ne devrions pas demeurer si insensibles au nom du pays en voie de développement inscrit sur les étiquettes de nos vêtements. Nous devons demeurer solidaires, ne pas oublier par où nous sommes nous-même passés.

Donc, la prochaine fois que vous allez avoir envie de cette paire de chaussures Nike ou de ce chandail du H&M, pensez-y. Un achat de plus ou de moins peut faire toute la différence.

Laurence Corriveau, Collège Saint-Bernard