Collaboration spéciale : Claude Bérubé
Dès l’arrivée de Richard Desjardins sur scène, l’auditoire lui a réservé un accueil enthousiaste. Il était en pays déjà conquis. Ce sexagénaire a une longue feuille de route, une longue carrière qui s’est déroulée lentement comme un tapis. Il avait atteint la quarantaine quand sa renommée l’a propulsé. Les années où sa notoriété a explosé, j’étais absent du pays. Je ne l’ai découvert qu’à la sortie de son documentaire : le Peuple invisible en 2007 et la Forêt boréale, déjà en circulation depuis 1999. C’était du matériel costaud. Sa chanson «Tu m’aimes-tu?» tournait à la radio et à la télévision. De nombreuses entrevues me présentaient un individu bien articulé, pourfendeur des injustices et des puissants exploiteurs. C’était là toute ma connaissance de cet homme qui a vu son nom entrer dans le Petit Larousse en 2006, juste à côté de celui d’Alphonse Desjardins.
D’entrée de jeu, ses premiers mots furent : la Maison des arts Desjardins? C’est trop d’hommages! Une petite chanson, dont je ne connais pas le titre puisqu’il ne les nomme point, suit juste avant un long manifeste sur les mines, la forêt et la politique libérale au fédéral. Un raconteur efficace avec peu de mots. Son humour est cinglant, décapant et surtout critique. Il donne une noblesse à son langage paysan, joualisant, empreint de poésie. Son vocabulaire n’est pas en manque de mots et de tournure. Les images en émergent et trottent dans la tête de ceux qui l’écoutent. Quand il parle des causes qu’il connait bien et qu’il défend avec conviction, l’auditoire applaudit souvent. Lorsqu’il fustige le premier ministre Harper, les spectateurs rient souvent. Lorsqu’il déblatère sur la religion, un murmure grave comme un mantra témoigne d’un malaise.
Cinq musiciens de talent l’entourent. Ils jouent tous de trois instruments ou plus et tiennent aussi lieu de choristes sans esquiver la guitare et le piano que Richard Desjardins manipule avec dextérité, exhibant ses qualités de musicien. Il maitrise si bien les mélodies et les arrangements. Dès son jeune âge, il a acquis une formation en musique classique. Toute la prestation musicale du spectacle fut impeccable et parfois inspirée. L’éclairage, le seul décor, a joué un rôle fort juste en saupoudrant tantôt certains protagonistes et tantôt en insistant sur ceux qui doivent attirer notre regard comme l’artiste.
Je ne connaissais qu’une seule chanson de cet artiste louangé et récipiendaire de plusieurs prix de prestige, de nominations universitaires et d’État. Une belle proposition pour me laisser séduire en écoutant sa prose. Mais la sonorité a érigé une barricade. Quand les chanteurs minouchent de près le microphone, la voix sort avec des tonalités tellement sourdes qu’il devient impossible de comprendre les mots. De plus, l’interférence entre la tonalité de la voix du chanteur et de certains instruments pourrait aussi apporter un brin de réponses. Pourtant la seule œuvre où j’ai compris les paroles fut «m’aimes-tu?», interprétée en rappel, seul au piano sans musiciens. Lorsque le chanteur s’éloignait un peu plus loin du micro, je me nourrissais de la poésie d’un couplet. Ce peut-il que mon ouïe me joue des tours? Je ne dois pas être seul dans cette situation. D’autres spectateurs devraient me rassurer. Un large pan de la création de Richard Desjardins m’a échappé.
Refusant d’en être privé, à mon retour à la maison, j’ai fouiné dans les sites de la toile pour lire les textes des chansons. J’y ai dépisté une poésie unique, une profondeur malaxée à des mots concrets. Des alexandrins bien comptés, et même des couplets où les rimes surgissent à la demie des alexandrins. La langue régionaliste et féconde de notre poète le classe parmi nos grands. Ce n’est pas un problème de sonorité qui en diminue sa création, mais combien j’aurais aimé me glisser dans cette poésie racontée par lui-même enrobée de la belle musique en cette soirée.
