Des tatas et des gamins

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Cinquième chronique en provenance du Bénin

Ils sont partout! Il y en a d’abord un ou deux. Rapidement, ils sont une poignée. Puis des dizaines. En quelques minutes, ils forment un essaim qui nous suit partout, qui observe silencieusement nos moindres mouvements. Ils se tiennent d’abord à quelques mètres. Progressivement, ils nous apprivoisent, se rapprochent. Jusqu’à ce que nous puissions les entendre respirer. Calmement. Je me sens comme une proie!

La noirceur ne les effraie pas. Quand nous promenons le faisceau d’une lampe de poche autour de nous, ils sont encore là. Leurs yeux brillent à la lueur de la lumière, tandis que leur corps semble baigné d’ombre. J’en rêve! La nuit, dans ma tente, je suis exposée. Et quand je me réveille d’une sieste, ils sont encore là. Quelques paires d’yeux qui ne trouvent jamais le sommeil m’observent. Sans malice. D’une curiosité insatiable.

Dans les villages où nous nous arrêtons, les yovos sont la cible des enfants béninois. Et ils sont de redoutables chasseurs.

Depuis trois jours, nous allons de village en village. Bètammaribès (pluriel d’Ottamari – cherchez à savoir pourquoi), Peuls, Waabas, nous avons fait la connaissance de différentes ethnies, dont les villages sont voisins. Chaque matin, nous marchons une quinzaine de kilomètres, puis nous nous (re)posons sur le terrain d’une école, nos tentes plantées au cœur de la communauté: Tagayé, Kouaba et Koussoukouangou. Nous avons l’impression d’être à l’autre bout du monde. Pourtant, nous sommes en banlieue rurale de Nati, la ville que nous avons quittée à pied.

De village en village

À notre départ de l’hôtel, nous avions l’impression d’être sur l’autoroute Métropolitaine à l’heure de pointe. Nous croisions sans relâche de petits groupes de femmes ou de fillettes, un lourd panier de charbon posé sur la tête, les pieds nus sur le sentier accidenté. Salutations, sourires, brèves rencontres.

Le soleil plombe; la chaleur est écrasante. Autour de nous, tout est sec. La saison des pluies ne commence qu’au printemps. La végétation craque sous nos pas. La saison des récoltes est terminée. Des touffes noires parsèment notre route, résultat de feux de broussaille provoqués. Grâce à Noël, notre guide originaire de la région, j’arrive maintenant à identifier certaines essences d’arbres, probablement plus qu’au Québec!

Et j’apprécie la saveur du pain de singe, le fruit du baobab, à saveur de navet. Celui du fromager goûte le fromage en crottes saucé dans le café. L’acajou produit non seulement des noix, mais aussi des fruits qu’on pourrait facilement prendre pour des pommes. Nous avons vu hier un immense baobab, au tronc si gros qu’il aurait fallu une bonne vingtaine d’adultes pour en faire le tour. En fait, en réunissant tous les enfants qui nous ont suivis, nous y serions facilement arrivés! Aujourd’hui, nous sommes entrés tous en même temps dans un baobab, dont le tronc est creux.

En chemin, nous faisons escale dans de nombreux villages. Les habitations sont faites de terre, les toits de paille. Les familles sont nombreuses. Poules, coqs, pintades, cochons, chèvres, parfois vaches et chiens s’éloignent à notre passage. Les enfants, eux, s’approchent. Le contact est simple.

Noël fait les salutations d’usage, puis nous explique leur occupation du moment. Ici, ils écrasent le maïs dans l’immense mortier pour en faire de la farine. Certains d’entre nous tentent l’expérience, avec un succès mitigé. Tout le monde rigole, chacun dans sa langue. Là, ils font de la pâte d’igname. Nous en mangeons un peu, avec de la sauce épicée. Ça goûte les patates pâteuses. Au puits, les femmes remplissent d’immenses bassines, qu’elles transporteront ensuite sur leur tête. Nous les aidons un moment.

Je suis fascinée par leur absence de pudeur. D’abord dans leur façon de s’adresser à nous, sans chercher à cacher leurs sentiments. Ils sont mécontents parce qu’on photographie leur arbre? Ils nous engueulent! Aussi, plus visible, la nudité, qui ne choque pas. Les seins servent à allaiter. Il n’y a pas de doute! Dans les campagnes, les enfants sont souvent entièrement nus. Quand ils portent des vêtements, ce sont des loques.

On reconnaît les différents peuples aux scarifications qu’ils portent sur le visage. Le visage des Bètammaribès est une véritable œuvre d’art, avec de fines lignes qui le couvrent entièrement. D’autres ethnies portent de plus larges cicatrices sur les joues. La cérémonie se produit vers l’âge de cinq ans. Impossible, dès lors, de renier son origine!

Des tatas…

Les tatas aussi sont couverts de ces marques caractéristiques, propres à chaque peuple. Mais qu’est-ce qu’un tata? Non, ce n’est pas une insulte, mais plutôt une habitation! Chaque tata est bâti selon des normes d’architecture bien précises, qui varient un peu selon les peuples. Ce type de maison tend à disparaître, en raison de la complexité de sa construction. Nous en avons visité quelques-uns – des tatas modèles? –, saluant au passage ses habitants.

Le tata est toujours fait de terre, du banco, plus précisément. Les toits de paille doivent être rénovés aux deux ans, les termites ayant précipité leur dégradation. Les points cardinaux déterminent où se trouvent la porte et les différentes pièces. À l’entrée, se trouvent des fétiches et des symboles: plumes collées avec du sang, crânes d’animaux, récipients au contenu mystère… Au rez-de-chaussée dorment les animaux et les vieux. La chaleur est suffocante et la fumée dense, puisqu’on s’assure que le bois demeure sec, termites obligent. À l’étage se trouvent les chambres, aux portes minuscules et aux plafonds bas, dispersées sur la terrasse. On y puise aussi les récoltes dans les greniers, de petites tours donnant aux tatas des airs de châteaux.

… et des écoles

Le but de notre trek? Aller à la rencontre des habitants de la région, certes, mais aussi venir en aide à leurs écoles. Nous avons remis des effets scolaires au directeur de l’école primaire de chacun des trois villages où nous avons passé la nuit. À Tagayé, des écoliers avaient préparé une danse pour nous remercier. Plusieurs villageois s’étaient rassemblés pour apprécier le spectacle, bien rodé. Ces dons étaient visiblement appréciés, d’autant plus que les enseignants sont actuellement en moyens de pression, faute de subventions gouvernementales. Tiens, un parallèle avec le Québec!

Mais au Bénin, les écoles fonctionnent visiblement avec un minimum de ressources. Nous avons eu la chance de visiter chacune des écoles auxquelles nous avons fait des dons. Nous avons calculé que dans une classe de 72 élèves, ils étaient quatre à partager un bureau conçu pour deux enfants. Les élèves calculent avec des brins de paille et des cailloux. L’enseignement se fait généralement par l’apprentissage par cœur de leçons, sans mises en situation qui amènent l’élève à faire des transferts de connaissances. Les élèves sont disciplinés, ne sont de toute évidence pas invités à s’exprimer librement. Ils répondent au doigt et à l’œil à leur instituteur.

À notre arrivée dans un village, les enfants se montrent timides. Ils nous observent. Je m’approche, rigole un peu avec eux, puis leur propose de prendre la photo du gamin qui semble le plus extraverti. Quelques-uns se rassemblent pour prendre la pose. Je leur montre la photo. Ils adorent, en redemandent. Je recommence. Puis, au bout de quelques clichés, je prends une vidéo. Quand je la leur fait visionner, c’est le summum! Je me transforme soudainement en animatrice, les faisant sauter, tourner sur eux-mêmes, chanter… Chaque fois, ils s’observent sur l’écran, les yeux ronds, la bouche ouverte. Le spectacle, pour moi, est dans la foule, et non sur l’écran! La glace est brisée.

Annie a plutôt opté pour la technique frisbee. Ils ne connaissent pas ce jeu au Bénin. Nous commençons par nous lancer le disque, pendant que les enfants nous observent. Puis, nous proposons aux plus vieux de se joindre à nous. Ils maîtrisent rapidement la technique. Pendant ce temps, Annie crée un cercle avec les plus jeunes et se place au centre, pour leur lancer le frisbee à tour de rôle. En quelques minutes, tout le monde sait jouer. Nous nous retirons pour boire une bière en les observant! Nous leur laissons un frisbee pour qu’ils puissent continuer à s’amuser et à peaufiner leurs techniques après notre départ. Qui sait, ça deviendra peut-être un sport national dans quelques années!

Nous sommes arrivés à destination. Un belvédère d’où le panorama est bucolique, tout en collines. À quelques kilomètres seulement vers l’ouest, le Togo. Nous avons parcouru les derniers mètres en courant. Nous avons ainsi conclu notre trek. Demain, nous prenons la direction, en fourgonnette cette fois, du parc national de la Pendjari. Là, gazelles, singes, éléphants, buffles et hippopotames nous attendent.

Je terminerai cette chronique en empruntant l’expression d’un archer saoul à moitié nu, rencontré sous un baobab (réalisant ainsi le deuxième défi d’écriture que m’a posé Annie): «Voilà.»

LE BÉNIN EN BREF…

Un enfant vêtu d’un manteau, la région du bas du corps nue, peut très bien jouer avec un autre qui n’a rien sur le dos. Et personne ne semble souffrir ni de la chaleur, ni du froid. Parce que même si la température avoisine les 30 degrés, au Bénin, c’est quand même l’hiver!

La polygamie est non seulement acceptée, mais encouragée chez les Bètamarribès.

Ici, un vieux, on l’appelle «vieux». Et le vieux ne s’en offusque pas. Au diable le politiquement correct!

Boire à même un bidon d’huile ou d’essence? Pas de problème! Ça fait d’excellents contenants pour l’eau.

Au Bénin, on n’achète pas son uniforme scolaire. On achète le tissu et on le coud. Le modèle et la couleur sont standards dans les écoles publiques.

Quand on demande son âge à un Béninois, il répond généralement par son année de naissance… ce qui demande un certain calcul mental! Ça, c’est quand ils connaissent la réponse, quand certains d’entre eux, surtout les plus vieux, ne savent pas quand ils sont nés.

Plusieurs personnes peignent ou écrivent leur numéro de téléphone cellulaire directement sur le mur de leur maison, à côté de la porte d’entrée.

Partout à travers le monde, les jeunes enfants sont plutôt unisexes. Surtout lorsqu’ils ont les cheveux courts et crépus… et qu’ils portent des sous-vêtements! La façon de les différencier, c’est par les oreilles. Au Bénin, traditionnellement, les fillettes ont toutes les oreilles percées.

Le Bénin compte très peu de stations-service. Une vaste majorité des Béninois se procurent de l’essence de contrebande, beaucoup moins chère et disponible partout.

Difficile de comprendre la composition d’une famille au Bénin. Lorsqu’en présence d’enfants, on interroge un homme pour savoir lesquels sont les siens, il répond invariablement, de façon vague, qu’ils le sont tous. Puis, en fouillant longuement la question, on réalise qu’il est en fait l’oncle de l’un et le grand-père de l’autre. Le roi d’Abomey a une quarantaine de femmes. En fait, il ne le sait pas précisément. Et plus d’une centaine d’enfants. Il a «apporté sa contribution», a-t-il précisé. J’ai compris grâce au prince Benoît que le roi intégrait dans ses calculs toutes les femmes de sa cour et tous les enfants de la descendance de ses ancêtres. Un autre genre de famille recomposée!

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Derniers commentaires

  • Mountaga TOURE
    06 février 2012 - 23:35

    Quelle belle plume!! La merveilleuse photo du « Tata » me rappelle avec beaucoup de sourire le « Tata » du Mali qui fut une grande forteresse bâtie entre 1877 et 1897 dans la ville de Sikasso pour la protéger contre les « envahisseurs » Bon courage pour la suite et c’est un vrai plaisir de lire ces articles si riches en couleur.

  • Linda et Daniel
    31 janvier 2012 - 14:34

    Merci encore et surtout bonne chance avec les animaux. Je vous souhaite surtout les éléphants, les lions et les hippos. Avis aux intéressés : l'an dernier, il y avait des T-Shirt du Parc de la Pendjari à vendre à l'entrée du parc (il n'y en avait pas ailleurs des comme ça).

    • Marilaine Bolduc-Jacob
      Marilaine Bolduc-Jacob
      06 février 2012 - 04:47

      Noël portait fièrement son chandail du parc de la Pendjari. C'est peut-être son goût vestimentaire qui a attiré tant d'animaux... Merci, Daniel et Linda, d'avoir pavé la voie pour nous. Vous avez largement contribué au succès de ce voyage humanitaire.

  • Geneviève
    31 janvier 2012 - 11:26

    Le comportement exemplaire des 72 élèves qui obéissent à leur enseignant tout en développant leurs connaissances à l'aide d'objets tout simples m'impressionne. Nous avons beaucoup à apprendre des Béninois. Quant aux paires d’yeux curieux qui t'observent alors que tu tombes dans les bras de Morphée... On peut dire que le réveil doit être assez efficace pour ne pas dire brutal;-) Au plaisir!

    • Marilaine Bolduc-Jacob
      Marilaine Bolduc-Jacob
      06 février 2012 - 04:53

      Le comportement des élèves en classe se traduit aussi dans leur communauté. Lorsque des enfants nous observent, ils se regroupent et s'assoient sagement non loin de nous. Ils attendent une invitation avant de se manifester. Et alors là, ça dégénère!

  • Diane Florent
    31 janvier 2012 - 09:33

    Bonjour Marilaine et ta gang! J'ai tellement hâte d'arriver au bureau le matin et lire tes merveilleuses histoires. C'est si intéressant et instructif. Je suis contente que tu fasses un voyage comme tu les aimes. Tu as un sens inné de facilité à communiquer avec les gens. Tu écris de façon sublime et j'espère qu'un jour nous retrouverons tes sagas condensées dans une «bible» qu'il fera grand plaisir à lire. J'ai hâte à demain pour la suite... Portez-vous bien! Diane Florent

  • Félicia & Bertrand
    30 janvier 2012 - 20:09

    Quel récit facinant! Les articles simples, colorés et remplis d'anecdotes nous permettent de vivre l'aventure avec vous. Vous nous faites découvrir non seulement une partie du monde malheureusement méconnue, mais aussi le vrai visage du peuple du Bénin. Bravo! Excellente chronique. Québécois en Floride.

  • France gouin
    30 janvier 2012 - 18:57

    Que de plaisir a lire tes articles Marilaine. Tu es très douée merci de nous faire partager tous ces beaux moments. Ta plus grande admiratrice. France